Dany:Énantiodromie

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Sommaire

Mythème

ἐναντί (grec ancien énanti) porte le sens d'« opposé ».

plus précisément, le mot se compose de ἐν (én), « dans, en, parmi », et de ἀντί (anti), « en face de, à l’encontre de, contre »,

δρόμος (dromos) signifie « course ».

L'énantiodromie est donc littéralement la course vers l'opposé. Ce qui se schématise facilement par un objet tournant sur la circonférence d'un cercle, par exemple la grande aiguille d'une horloge. Lorsque la pointe de celle-ci touche le trois, l'autre extrémité pointe vers le neuf, nombre opposé vers où se dirige la pointe principale.

Ainsi, suivant un concept cher à Héraclite, chaque chose tend à se transformer en son opposé : le chaud devenu plus chaud que la température ambiante se refroidira, le dur devenu trop dur se ramollira (ou s'effritera), etc.

Psyché énantiodromique

Jung a repris à Héraclite cette idée comme modèle de fonctionnement de la psyché.

Sans entrer ici dans un exposé, même succinct, sur la psychologie analytique — ce que j'ai tenté de faire dans mon essai Autoanalyse et ateliers d’écriture —, je peux au moins attester que son père fondateur (Jung) l'appuie sur une dynamique énantiodromique, une « fonction régulatrice des contraires », depuis ses bases, à savoir Les types psychologiques déjà esquissés dans L'homme à la découverte de son âme, jusqu'à sa forme la plus aboutie, les deux tomes du Mysterium conjunctionis.

--> Biblio:Jung, Carl-Gustav

Le psychiatre zurichois y trace des schémas opposant des fonctions psychologiques — pensée et sentiment, intuition et sensation — tournant d'un individu à l'autre, voire chez un même individu. D'autres schémas, plus complexes mais toujours en forme de quaternité, représenteront l'opposition du sel et du soufre alchimiques, ou encore celle des figures du Roi et de la Reine, celle du corporel et du spirituel. Bref, les composants de la psyché, à l'instar des atomes de la matière et des planètes autour des étoiles peuplant l'univers, se meuvent en mouvement circulaire, sans cesse attirés par ce qui leur est diamétralement opposé.

Au centre de la conception jungienne de la psyché, on trouve le Soi,

personnalité globale bien que non entièrement saisissable (Aïon. Études sur la phénoménologie du soi §.9)

le moi n'embrassant que le champ de la personnalité consciente.

Jung souligne le caractère paradoxal et antinomique du Soi :

Il est masculin et féminin, vieillard et enfant, puissant et désarmé, grand et petit. [...] ce qui toutefois n'autorise nullement à affirmer qu'il soit en lui-même et pour lui-même de nature antithétique. En effet, il est tout aussi vraisemblable que le paradoxe apparent constitue simplement un reflet des changements énantiodromiques de l'attitude de la conscience, qui est tantôt favorable tantôt défavorable à la totalité. (ibid. §.355).

On pense à la rotation de la terre autour du soleil, tantôt éclairée par ce dernier tantôt dans la nuit.

Éternel retour

Le cycle de la nature — printemps, été, automne, hiver — illustre parfaitement le mythème « Énantiodromie » dans le sens où le printemps tend vers l'automne comme l'été tend vers l'hiver. Cependant, il est aussi exact de l'énoncer : l'automne tend vers le printemps et l'hiver tend vers l'été.

Autrement dit, si toute chose tend vers son opposé, l'opposé tend vers ladite chose. À terme la chose repassera à son point de départ, reviendra à elle-même. L'énantiodromie porte une idée de cycle et sa logique implique un autre mythème : l'éternel retour.

Mythe

Dans les mythes, le mythème de l'énantiodromie revient souvent, ne serait-ce que par le passage du jour à la nuit, signal à la fois d'un changement de situation et d'une pénétration dans l'ombre (inconnu, danger, épaississement d'un mystère...). Il se déploie aussi à travers des transformations.

Passage d'un moment à un autre

Le temps défilant (aiguilles pointant vers les nombres disposés sur la circonférence de l'horloge), suscite un changement d'activité introduisant un récit ou une séquence de récit.

Ainsi, le récit de Diane et Actéon débute lorsque le soleil est au zénith :

le soleil [...] s'élevait à une égale distance des deux limites qui bornent la carrière. La course vers l'opposé est clairement exprimée (aurore vers crépuscule) et confirmée par l'éternel retour puisqu'il est déjà fait allusion à l'aurore du lendemain. Mais le mortel est-il jamais sûr de voir l'aurore du lendemain ?

En outre, l'énantiodromie s'exprime à travers le mythème Repos du travailleur.

Métamorphoses

Les métamorphoses, fréquentes dans la mythologie, participent de ce mythème.

Dans L'âne d'or ou Les métamorphoses d'Apulée, le narrateur est transformé en âne. L'opposition homme-animal met en exergue deux types de comportement : l'agissement par instinct et l'agissement avec l'esprit. L'homme obéissant trop à ses instincts devient un animal, ce qui se produit au début du roman évoqué. Bien entendu, un tel événement au début d'un récit laisse deviner que l'animal va chercher à redevenir humain, issue espérée et probable de la narration.

Par ce qui vient d'être dit nous repérons :

  1. l'aspect énantiodromique de l'ensemble de la narration : le narrateur veut atteindre un état opposé au sien (l'animal tend vers l'humain) ;
  2. l'aspect énantiodromique du déclenchement de la narration : le narrateur devient ce qui lui était opposé (l'humain tend vers l'animal).

En outre, sachant que dans l'histoire de l'espèce (récit qui pour être vrai n'en est pas moins mythique), l'animal s'est transformé en homme, la transformation du début du roman d'Apulée apparaît comme une retransformation (un retour à l'état d'origine), tout comme le narrateur ne devient pas un humain à la fin mais le redevient. Le mythème de l'éternel retour se situe bien en trame de fond du mythème répété de l'énantiodromie.

--> Biblio:Apulée
Je considère ce roman comme un récit épique, c'est-à-dire porteur de mythes. Ce en quoi, comme je l'évoque plus haut, même un récit véridique peut s'avérer mythique.

Roman

Un héros visant à (re)devenir l'opposé de ce qu'il est (à l'instar du narrateur du roman d'Apulée), ou encore un personnage principal devenant progressivement l'opposé de ce qu'il était par la traversée des événements balisant le récit, constitue une trame solide de roman.

Rien n'empêche l'auteur de traiter de la sorte plusieurs personnages de son récit : schématiquement le bon devient méchant tandis que le méchant devient bon. Avec un peu plus de subtilité, on mettra en parallèle deux situations voisines dans lesquelles deux personnages agiront à l'opposé l'un de l'autre, puis au cours de l'histoire chacun évoluera jusqu'à ce qu'une scène finale nous montre le premier appelé à adopter l'attitude du second et vice-versa.

Si le mythème de l'énantiodromie peut ainsi être utilisé pour la trame de l'histoire ou pour construire les personnages, il peut aussi marquer des séquences du roman par des indices : la dominante bleue d'un décor devient rouge ; un bruit irritant cède la place à un silence relaxant, etc.

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